À la recherche du temps
Quelques remarques provisoires au projet Timescape
Remarque: À part la version allemande, ce texte existe également en traduction anglaise.
En route pour le jugement dernier L’image de l’hydre est une image du temps. Comme elle repousse sans cesse, elle est impérissable, toujours présente, éternelle comme le temps. Toute photographie représente la tentative de terminer la croissance de l’hydre. Les tentatives d’arrêter le temps, de le fixer définitivement, de l’accélérer et de le tuer, de le maîtriser d’une quelconque manière ne révèlent que notre impuissance, montrent en effet qu’il »repousse« de façon inexorable. C’est frustrant; mais en même temps, c’est le fondement de toutes nos espérances.
Passe-temps Bref: on ne peut ignorer ni même »tuer« le temps. Le passe-temps, plaisir typiquement masculin, est un mot creux occultant un sens méchant: »Les humains disent tuer le temps, alors que le temps les tue tranquillement«, constate Dion Boucicault plein de sarcasme. Et Osbert Sitwell, qui doit parfaitement le savoir, complète: »En réalité, tuer le temps n’est qu’une expression pour l’une des multiples manières dont le temps nous tue«. Le temps ne passe pas. Ce qui passe, c’est nous et ce que nous formons – et ce qui nous forme. Que le temps soit long ou court n’est pas seulement égal; c’est identique. Pascal se moque de lui qui est tel qu’il est et ne peut être changé. Au sujet d’une lettre, il écrit sur son organisation du temps: »Je n’ai fait celle-ci plus longue parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte …«.
Timescape a pour sujet le temps, cette puissance invisible qui nous saisit tous comme une épidémie et que nous ne pouvons jamais saisir. Le temps est le sujet de ces images. Il est la matière de base du projet Timescape, le projet y est dans son élément. Il arrivera à sa fin quand l’épidémie sera arrêté, au Jugement dernier au plus tard. Timescape restera toujours inachevé – »plus approprié à de nouveaux projets qu’à des affaires conclues«, comme disait Bacon au sujet de la jeunesse.
L’archétype de l’art cinématographique Timescape: un film extrêment court sur une durée infiniment longue. Archétypes de l’art cinématographique – Urformen der Filmkunst. Le temps: le protagoniste dans le drame de ce film plus rapide que tous les autres – passant aussi vite que sa création a duré longtemps. Les autres acteurs ne sont qu’objets, figurants et décors, sans cesse remplacés, interchangeables, indispensables seulement en apparence. Pièces, édifices, objets en délabrement et reconstitution, des masques en latex que met le temps. D’une forme arbitraire comme l’eau ou le latex, il ne se révèle jamais – à aucun moment. Le temps est toujours incognito; il est le Rumpelstilzchen du conte de Grimm ou Odradek de Kafka.
Qui est-ce qui s’intéresse au temps sinon les humains? Qui hormis nous affirme ne pas avoir le temps parce qu’il ne le prend pas? Pour qui d’autre le temps est-il de l’argent? A qui faut-il encore un peu de temps, qui prend tout son temps, qui perd son temps et qui le rattrape? Qui occupe le temps et qui le passe, qui pense qu’il n’est d’aucun temps ou de son temps? Qui rivalise avec ses contemporains et parle dans son temps de »son temps«? Qui dit »à temps« ou »à contretemps«, qui parle de »l’air du temps« et d’ »un gain de temps«? Tout cela ne vaut que pour nous qui l’utilisons, qui en sont les victimes.
Pas de temps Nous pouvons être en avance sur notre temps, nous pouvons le prévoir, mais il y aura toujours de l’imprévu, et le temps continuera à nous devancer. Nous nous obstinons à poursuivre le temps, mais il nous échappe ou passe sans que nous le voyions passer. C’est lui, en fin de compte, qui nous poursuit.
Nous n’avons pas le temps et en sont obsédés. Il nous faudrait toujours un peu de temps pour l’employer, comme s’il était à notre disposition, notre matériau. Au contraire: c’est nous qui sommes sa matière première … Nous pouvons gagner du temps, mais cela ne veut pas dire que nous en aurons davantage. Nous pouvons le gaspiller, mais cela ne le fait pas diminuer. Nous pouvons en avoir beaucoup ou peu: cela lui est parfaitement indifférent. Nous pouvons en faire tout ce que nous voudrions … mais en fin de compte, c’est lui qui fait de nous ce qu’il veut. Et il finit par nous défaire.
Proust Il est des gens qui ne veulent pas admettre que le temps soit perdu. Ils partent à la recherche du temps qui leur semble perdu. Le temps est un train qui va toujours dans le même sens. Celui qui arrive en sens inverse, c’est le train express de l’imagination. Que son voyage dure infiniment, nous le constatons à chaque arrêt. Proust voulait avoir la nostalgie; il ne cherchait que la nostalgie. On ne peut pas avoir la nostalgie du présent. Ce que Proust cherchait, c’est le point où coïncident la mort et la naissance: pour lui, ce point s’appelle »Combray«. Pour lui, le présent était trop court, trop fugitif. Son élément était le long voyage dans le passé. Agissant de façon résolue, il descendit du train du temps très tôt, après un petit nombre d’étapes de son existence, pour entreprendre le voyage immensément long dans l’antérieur. C’est là qu’il trouva et inventa son Combray. Le courage avec lequel Proust ignora le réel, le présent en faveur d’un passé qu’il allait se créer lui-même s’est avéré payant après un temps long, marqué par l’ennui.
Le faire de façon aussi souveraine que Proust le fait, cela semble plus facile qu’il ne l’est en réalité. En effet, le présent est souverain et dominant comme Proust. On a raison de dire qu’il est accablant, agressif, exigeant. Il exige qu’on renonce, qu’on sacrifie la moitié de sa vie. Il ne nous permet pas de le créer comme ce qui a existé auparavant. Il nous devance toujours, comme la mort à Isfahan. Une recherche des temps particuliers est aussi inutile qu’impossible. C’est ainsi que Timescape, sans jamais le vouloir, est aussi une recherche des temps perdus – et des temps retrouvés. Beaucoup de ceux qui regarderont ces séries d’images métamorphiques découvriront leur temps qu’ils croyaient perdu à tel point qu’ils l’avaient oublié.
L’horloge Nous pouvons mesurer le temps. Mais nous ne pouvons pas, en le mesurant, le rendre visible. Nous ne savons même pas ce que nous avons mesuré: c’est toujours la même grande question. La très populaire image de l’horloge n’est de toute façon qu’une image de l’horloge. L’horloge n’indique pas le temps. C’en est un indice, un séquestre. En tant qu’image du temps, c’est un calembour.
Dans les séries de métamorphoses de Timescape, on fait sortir le temps de sa cachette comme le renard de son terrier. Mais ce que nous voyons, ce n’est jamais lui-même. Sous le voile que nous lui enlevons, sous son camouflage, son masque en caoutchouc, il en porte d’autres. Pourquoi donc reste-t-il invisible? Parce que le temps, c’est nous – il est invisible pour nous qui regardons dans des miroirs qui ne reflètent rien. Le temps, c’est nous, c’est nous qui infligeons des blessures à nous-mêmes et à nos villes sous prétexte de les bâtir. Par conséquent, Timescape rend visible le temps dans la même mesure que l’homme. On devine ses astuces en lisant par exemple entre les lignes des images de Timescape.
C’est nous et non pas les horloges qui sommes la mesure de toutes les choses, et donc du temps: On ne peut le voir ni le saisir – mais le deviner, donc il est présent à sa manière. Comme le vent et l’air, le temps n’est jamais visible, il ne se fait sentir que sous forme de réactions et d’effets. Les trombes de vent laissent leur marque sur la surface de l’eau de même que l’homme laisse ses traces dans la terre. L’apparence du temps est comparable à celle de l’air: tous les deux fugitifs, on ne les reconnaît pas sur le coup, on ne s’en aperçoit qu’avec le temps. Timescape nous montre l’écoulement du temps: des métamorphoses multiples, à déchiffrer tels des palimpsestes. Comme toutes les images, les métamorphoses de Timescape réduisent la réalité visible d’une dimension, la font passer de trois à deux dimensions. Aperçues au même moment, les images en ajoutent aux deux qui restent une nouvelle, une quatrième dimension, le temps, pour redevenir ainsi tridimensionnelles.
Mnémosyne Sans le miracle de la photographie, nous ne saurions guère rien du temps. La photographie nous permet de garder à vue le temps. Toute photo ne montre inévitablement que le passé. A peine éternisé, il n’est déjà plus. Il périt et il renaît. C’est précisément cela qui nous pousse à toujours vouloir saisir le présent. Il meurt à la naissance – »marchant sur la corde raide entre la proximité et l’absence, à la fois accessibles et inaccessibles, toujours là et en même temps assez loin pour créer un abîme …« . Voilà ce que dit Francine Prose sur les muses en général et en particulier sur Charis Wilson, la troisième et derniere muse d’Edward Weston. Cette phrase vaut autant pour le temps. Le temps: qu’est-il d’autre qu’une muse, la muse de la photographie? Pourvu qu’on puisse attribuer une muse à la photographie, ce ne peut être que le temps – si ce n’est la muse Mnémosyne, déesse de la mémoire, mère de toutes les muses.
Le temps est le sujet le plus important de la photographie. N’en est-il pas le seul, dans le fond? L’histoire de la photographie est en effet celle d’une tentative sans cesse renouvelée de happer le temps: un happement dans une plénitude vide, un vide comble – tentative sans cesse renouvelée quand même et précisément pour cela. La photographie est notre moyen idéal, si ce n’est le seul, de fixer non seulement le visible, mais en même temps l’invisible – le temps. Ce n’est qu’ainsi qu’on comprend la revendication paradoxale de Max Beckmann: »Si tu veux saisir l’invisible, pénètre dans le visible le plus profondément possible.« Pour le faire, un nombre extraordinaire de photographes s’efforcent obstinément de représenter leur époque à l’aide d’images, de l’appréhender et de la visualiser. Ils le font même sans le vouloir, inévitablement, dans tous les cas.
Palimpseste Dans les 16 couches du palimpseste Timescape no. 313 ne restent identiques que la perspective et le point de vue. Voilà deux éléments qui constituent l’ostinato dans la passacaille du temps. Après les six millions quatre mille cinq cent soixante-dix minutes ou 100.076 heures qui se sont écoulées entre les phases 0 et 16, bon nombre de choses ont changé – mais non pas toutes. La métamorphose no. 313 ne présente absolument pas seize fois »le même objet« comme un objet identique. Celui-ci, un espace urbain, est encore présent dans une large mesure en phase 1, il l’est partiellement en phase 10, et il est en majeure partie absent dans la phase qui est pour l’instant la dernière.
Pour cette raison on ne le nomme même pas. Un nom de lieu induirait en erreur, détournerait notre attention du fait que le temps seul constitue le sujet des métamorphoses. Substituer des mots aux images, c’est quasiment un acte de mépris. Celui qui substitue un texte à une image cherche à s’en protéger, à en diminuer l’effet. Les images décrivent le temps et non des lieux. »In words pictures would serve no purpose – des images sous forme de paroles ne serviraient à rien«, dirait Edward Weston. La définition temporelle seule compte. C’est pour cela qu’elle est indiquée le plus précisément possible. L’art du spectateur de lire les images est suffisamment développé pour qu’il puisse lui-même deviner le lieu … à condition que celui-ci lui importe. Les énigmes ne sont-elles pas infiniment plus intéressantes que les solutions?«
Distances »Le temps est la plus grande distance entre deux endroits«. Quels endroits, quelle distance entre quels endroits? Les deux endroits, 313.0 et 313.16 ne sont aucunement les mêmes. Qu’est-ce qu’ils ont en commun? Les seules coordonnées géographiques. Tels qu’ils existaient il y a 17 ans, ils n’existent plus, au mieux de façon rudimentaire, parfois comme une vague idée ou un souvenir. Ou bien, dans d’autres cas, ils sont là, inchangés et intacts. Là, le temps a fait preuve de patience comme Pascal: il n’avait pas le temps d’être bref. Pour une fois, il n’a pas agi sans autre forme de procès. Cela lui arrive de mettre plus de temps.
Macérations Timescape est une série d’images montrant des métamorphoses, une suite de constats. D’un point de vue scientifique, Timescape constitue une sorte de procès-verbal de macération. Un composant après l’autre est extrait et disparaît. Est ce que le tout reste? Est-ce qu’il se volatilise? C’est sans importance. Tout change et reste changé. Être ou ne pas être: la question ne se pose même pas. Les états que montrent les métamorphoses sont passagers, la finale n’est que provisoire. Le peu qui reste: son existence terrestre sera longue ou brève. Nous ne le savons pas et ne pouvons guère l’influencer.
Le regard vide du temps ne se détourne pas. Rien ne saurait l’émouvoir: le temps est froid et incorruptible comme la caméra et le film. Mais nous qui l’employons, nous interprétons les choses avec chaleur et sentiment. Nous constatons les pertes pour accueillir ensuite le nouveau. Le chroniste Timescape peut se découvrir dans deux personnages, un vrai et un inventé. Le vrai, c’était Eckermann par rapport à Goethe pour qui il assumait à certains égards les fonctions d’une muse – tout comme Charis pour Weston, dont nous avons parlé, ou Lee Miller pour Man Ray. Le personnage inventé, c’est Serenus Zeitblohm de Thomas Mann. Contrairement à Eckermann, il n’observait pas les gens, mais une époque. Et il n’a jamais servi de muse à personne.
Inventions Pour inventer quelque chose et produire ce qui était inconnu avant, l’inventeur utilise des méthodes connues. Il se sert d’éléments qui existent et qu’il ne doit pas inventer pour l’occasion. Ce qu’il fait, c’est imposer à ses matières un nouvel ordre pour en former des systèmes utilisables. Voilà qui se récouvre avec ce que dit Klaus Honnef au sujet de l’invention de la photographie: »Tous les éléments du procédé photographique étaient connus depuis longtemps … les mettre ensemble signifiait inventer la photographie.« De la même façon, Timescape utilise des concepts mentaux et techniques que certains d’entre nous connaissaient déjà: des idées sporadiques se sont réunies pour former un système scientifique. Timescape dépasse radicalement le concept des images avant-après: grâce à des méthodes spécifiques, grâce à un concept précis et bien fixé, à une documentation exacte, à des dimensions geógraphique, mentale et temporelle … grâce enfin à une quantité anomale, qui en devient une qualité propre et spécifique. Le verre d’eau qu’on boit devient un océan d’images dans lequel on risque fort de se noyer, en premier l’auteur lui-même. La photographie, l’art le plus concret (gegenständlich) de tous les arts concrets est en même temps une science. Ainsi, elle offre la possibilité de réunir les qualités des deux. La science de la vue et de la connaissance: c’est elle qui constitue l’élement artistique dans la photographie.
Résumé Max Beckmann conseillait aux peintres de faire ce que l’art photographique seul entre tous les arts est en mesure de faire: pénétrer en profondeur dans le visible pour saisir l’invisible – le temps. Voilà qui constitue le ressort et le sujet de la photographie. Elle essaie sans cesser de happer le temps, l’invisible, dans le vide comble, dans la plénitude vide – en vain et en emportant un lourd butin. Timescape est un archétype de l’art cinématographique, une suite de métamorphoses comme les études de mouvement de Muybridge et Etienne-Jules Marey, un film extrêmement court qui a pour sujet le temps infiniment long: le temps, c’est la vedette, les espaces, les édifices, les objets constituant le décor qui perpétuellement se décompose pour renaître ensuite. Timescape, c’est la photographie tridimensionelle: elle réduit le réel visible à deux dimensions pour y ajouter la quatrième – le temps.